La mouche parvient à me troubler dans mes activités. Oui, cela atteste, en effet, de la faiblesse de l'homme, qui se laisse distraire par cette simple bestiole calamiteuse. Mais la mouche n'a pas réussi à me troubler lorsque j'aimais mon amant. Je l'ai remarquée après. Et après, j'ai maudit l'insecte volant.
Lorsque l'on est trop occupé à aimer, on ne remarque plus le monde qui nous entoure. Et je soulevais cette question, à laquelle on ne m'a pas répondue, dans l'article précédent : un exil amoureux, est-ce vivre, ou est-ce ne pas vivre ? Entre délices onctueux d'amour et oublis du commun des mortels, où se trouve la vie, ou se trouve l'absence de vie ? J'ai vécu avec lui, j'ai aimé, j'ai oublié, et je suis morte pour les autres. Tout cela, trêve dans une réalité monotone mais vivace, semble avoir été un rêve, une parenthèse de vie, parce que j'ai oublié tout le quotidien, et en cela je suis morte, et je dois me réhabituer à tremper dans le contact des autres et des choses, à regarder au-dehors et replonger dans l'ennui ensoleillé qui nous fait sentir sec mais qui pousse à s'inspirer. Et l'action d'aimer, le fait d'aimer, de le voir vivre, qu'il me voie vivre, et qu'alors on se découvre plus et mieux, qu'on apprivoise encore et davantage sons, odeurs, chaleur, ou simple présence ; et j'ai eu le sentiment d'enfin réellement le regarder, et en cela j'ai vécu. Alors ces jours bienheureux en compagnie de mon amant, ont été un savant mélange de vie au milieu d'une stagnation ponctuée de lui, et de mort au milieu de la vérité de ses expressions, sourires et étreintes. J'en ai déjà déduit que le bonheur, mon bonheur, se situait dans l'amour et l'oubli. Puis-je en déduire qu'il se trouve dans la vie, et dans le néant tout à la fois ? Lorsque je regarde dans ma tête comment je vois ces presque-dix jours d'amour oublieux ou d'oubli amoureux, je vois de l'habitude, de la moquette grise, de l'ennui avant et après, et entre, je vois des crochets teintés de rose pâle avec son visage qui regarde la moquette grise et le miroir et du soleil qui entre par la fenêtre ouverte. Je vois ce qui est entre ces crochets comme se dégageant du reste, en plus gros caractères, en clair, et autour des crochets, c'est flou. Mais plutôt que s'interroger sur ce qui relève du vivant ou de l'état végétal, disons simplement que j'ai aimé, été aimée, que j'ai baigné dans les douces limbes de la plénitude à deux.
(image : Hmslatex)
